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RELATION HOMME - FEMME : LE DEFI DU CHANGEMENT

  • Par cecile-rdc le

Ils le disent eux-mêmes, les femmes veulent changer les choses, mais il faut travailler avec les hommes, sinon, tout va s'effondrer. Au vu de la place culturelle de l'homme ici, quelle est la portée de cette volonté annoncée d'ouverture ?


Une société basée sur le pouvoir de l'homme, sur la force de l'homme, ne peut s'entendre dire que tout est de la faute de l'homme. L'homme congolais du Sud-Kivu est aussi malheureux aujourd'hui.

Beaucoup, hommes et femmes, regrettent le temps d'avant-guerre où les besoins de changement ne se faisaient pas sentir aussi urgemment, où les rôles étaient ressentis comme équilibrés, où les femmes et les hommes ne souffraient pas de ne pas pouvoir nourrir leur famille, de ne pas avoir une habitation décente, pouvaient cultiver leur terre en toute quiétude.

L'homme congolais n'a pas le droit de montrer sa souffrance, il doit rester fort. Quitte à s'interdire de se montrer sensible, au risque de perdre la face. Il n'a pas le droit de s'apitoyer sur son sort ou celui de ses proches. On lui a toujours appris qu'il devait se montrer fort, diriger son ménage, « tenir » sa femme, sa famille, être le maître du ménage. Est-ce mal ? Qu'importe ma vision d'européenne « civilisée », évitons les jugements de valeur. C'est en tout cas ce qu'apprécient les femmes d'ici. Auparavant l'homme assumait ce rôle, il faisait régner l'ordre, il avait la capacité physique de protéger sa femme, sa vache. Aujourd'hui il ne le peut plus. La guerre a bouleversé cet équilibre. Il est aujourd'hui incapable de protéger ses proches et ses biens, sa femme aux champs contre les hommes armés. Il est souvent obligé d'assister impuissant au martyrs des femmes, des enfants, aux pillages. Avant, l'auteur de viols était pendu, puni par la communauté. Ce n'est plus possible. Cette arme de guerre est trop généralisée, n'est plus le fait d'actes isolés et déviants. c'est à un réel système de destruction sociale que se heurte l'homme congolais.

Auparavant l'homme assurait aussi les besoins économiques, il faisait vivre sa famille. Les femmes aujourd'hui cultivent, transportent, vendent, nourrissent leurs familles. C'est une réalité. Et même si l'on peut admettre qu'elles ne sont pas toutes « malheureuses », il ressort de l'aveuglement le plus total, voire de la mauvaise foi, de nier qu'elles concentrent à ce jour les possibilités de subsistance de leurs communautés, et toutes les difficultés qui y sont liées. Elles le revendiquent d'ailleurs, l'assument comme leur tâche première, en tant que mères et nourricières, et souhaitent conserver ce rôle. Mais elles demandent protection.





Et commencent à revendiquer la reconnaissance de leur rôle économique et social, leur utilité au même titre que l'homme pour l'équilibre communautaire. (rappelons à ce titre les revendications féministes en France à la sortie de la guerre 39-45, par ces femmes qui avaient permis aux usines de continuer à produire pendant la guerre, pendant que les hommes étaient au front).



Quelle réaction peut avoir l'homme congolais ? plusieurs sont possibles. Une d'entre elles est celle qu'il adopte en général : rester campé sur une position sociale et familiale même si on ne peut plus l'assumer. Etre conscient de la perte de ses repères mais garder l'illusion à tout prix que rien n'a changé en profondeur dans l'ordre des choses. Cela conduit à un enfermement, à un refus de l'évidence d'une remise en question. Les conflits ont changé la face de l'organisation sociale, à commencer par le rôle de l'homme, son utilité sociale aujourd'hui. Le déséquilibre économique et organisationnel provoqué par les conflits lui impose un double questionnement : comment faire face aujourd'hui à ce défaut de puissance et de protection ? comment survivre, manger, continuer à assurer les besoins de la communauté ?


Comme pour éviter de parler de leurs propres difficultés, de se pencher sur leur propre crise identitaire, de reconnaître leur responsabilité dans les demandes formulées par leurs femmes, les hommes en appellent au culturel et s'insurgent contre la manipulation de ces vents de « liberté » venus de l'Occident (j'y reviendrai aussi car il y a beaucoup à dire !).

Certes, ils soufflent sur la femme congolaise.

Ils parlent du danger que représente cette volonté d'égalité de la femme, de leur sentiment d'imposition d'un modèle occidental, qui détruirait davantage qu'il ne construirait.

D'une manipulation de la société congolaise à travers les femmes, et notamment à travers le regard du Nord focalisé sur les violences sexuelles.

De la tentative de manipulation par les femmes qui utilisent le regard que le Nord porte sur les violences pour déstabiliser les hommes et tout un système social.

Ils ont exprimé leur peur, leurs doutes même devant la sincérité de l'expression de la souffrance de leurs femmes. Mais leurs doutes ne sont-ils pas la conséquence de leur peur ?

Question : cette femme du Sud-Kivu n'est-elle pas assez intelligente pour penser sans l'Occident ? pour avoir ressenti ces besoins avant, pour réfléchir par elle-même ? ces idées venues d'ailleurs ne sont-elles pas simplement venues mettre des mots sur des souffrances récentes et profondes ? N'est-ce pas manquer de confiance envers ces femmes que l'on a épousées et faites mères de penser qu'elles sont uniquement les instruments d'idéologies occidentales ?

Et pourtant, tous les hommes avec qui j'ai échangé trouvent que les femmes ont la vie dure, que certaines demandes sont légitimes. Ce sont elles, au retour du marché comme à l'aller, qui portent 60KG de marchandises alors que les hommes font balancer au bout de leur bras un sachet de 200Grammes.



Mais ils ajoutent souvent rapidement que les femmes rejettent leurs traditions. Certaines oui, celles basées sur la contrainte ou l'injustice. Mais elles évoquent et revendiquent aussi celles qui disent que l'homme accompagne la femme au champ, et veille pour la protéger. Elles posent la question : où sont-ils, nos hommes, quand les femmes se font enlever et violer ?

Je pose l'hypothèse que c'est pour cesser de voir l'insupportable, cesser d'être confronté à son impuissance, si incompatible avec son statut traditionnel d'homme congolais et mashi.

Aurait-il peur, cet homme congolais ? de quoi ?

Pas de réponse. Quel danger cela représente-t-il d'écouter ces femmes qui partagent leur vie ?

Je crois qu'il est désarmé pour assumer ce changement. Son socle a basculé, sur quelles bases accueillir les revendications des femmes ? Comment assumer encore plus de bouleversements alors que tout a déjà basculé ?

Cela demande de la force. N'y-a-t-il pas là une formidable occasion de renouveler une force et une maîtrise de la situation ébranlées ?

Faire preuve de sagesse, écouter les femmes, prendre leurs avis

Avoir le courage de reconnaître la fréquente justesse de ces derniers.

Prendre l'initiative de reposer des bases sociales ...

Ne serait-ce pas là une stratégie possible ?

Prendre simplement leurs avis n'est pas encore suffisant ... mais cela pourrait être une étape, acceptable dans le souci du respect de la culture locale ?

L'Eglise a les moyens ici d'aider à initier cette évolution. Les hommes qui peuvent la guider sont les prêtres qui ont bénéficié d'une instruction, de l'acquisition de mécanismes d'analyse et de réflexion, qui ont réfléchi au séminaire sur les dogmes et messages de l'Eglise, qui affichent leur mission de guider les communautés vers la reconstruction et l'harmonie, qui oeuvrent dans un cadre d'oeuvres sociales organisé et structuré.


Revenons sur la manipulation de la femme. Si elle est toujours possible, n'est-elle pas également probable dans son contraire ? Certains hommes, inquiets pour leur emprise et leur pouvoir sur les femmes, ne véhiculent-ils pas l'idée que la seule idée des femmes est de déstabiliser l'homme, de diriger la société congolaise, de prendre le pouvoir ?

Dans un sens ou dans l'autre, rien n'est aussi clair. Bien sûr qu'il y a des enjeux de pouvoir pour certaines femmes ! Mais de même que pour les hommes !

Tout comme il est évident que certains hommes ne pensent qu'à conserver leur emprise sur la femme dans la perspective de maintien des traditions qui leur sont favorables, certaines femmes pensent à conquérir les fonctions dominantes pour des enjeux personnels.

Mais il faut envisager aussi que, de même que certains hommes aiment sincèrement leur familles et ne souhaitent que leur bonheur, certaines femmes n'ont d'autre souci que de relever leur communauté et faire le bonheur de leur famille.


Il existe des groupes de femmes aujourd'hui qui font des propositions. De grâce, messieurs, écoutez-lez ! Ecoutez les différents discours, et vous repérerez bien vite celles qui veulent avancer de celles qui veulent dominer ! Ces groupes de femmes vous proposent des évolutions de la vie quotidienne ou chacun sera gagnant. Ces mouvements d'idée sont modérés. Ils prônent l'action commune Homme-Femme. Ces femmes ne doutent pas de votre intelligence, elles comptent dessus, elles veulent être avec vous, et non contre vous.

Voilà tout l'enjeu de la dimension Genre dans le développement. Gagnant-gagnant. Trouver ensemble les moyens de vivre mieux, en satisfaisant chacun ses désirs propres et fondamentaux, ceux de la communauté, dans une dimension culturelle locale fortement revendiquée.



Le Genre, c'est le pendant social de l'être sexué : c'est le rôle attribué au sexe par la société dans lequel il naît et évolue. En fonction des impératifs liés à l'histoire des sociétés, la répartition des tâches Homme-Femme a toujours évolué. Les cultures, civilisations au sein desquelles ces évolutions ne se sont pas faites ont disparu. Le contexte influence ces évolutions, qui conditionne la survie de la communauté (contexte climatique, politique, social..).



J'ai rencontré de tels groupes de femmes. Je sais qu'ils existent, ce n'est pas un fantasme ni une affabulation. Je les ai entendus parler ainsi, et programmer des actions en ce sens.

Leurs préoccupations premières sont, je pense les mêmes que celles des hommes, la paix dans la province et l'harmonie familiale.


En France, les femmes sont entrées en affrontement avec les hommes. Ils en ont beaucoup souffert. Ils ont vécu la remise en cause simultanée de tous les ordres établis, sexuel, familial, économique, politique. Cela a provoqué la déstabilisation d'une génération, et la deuxième cherche encore ses marques aujourd'hui.

Le voeu des femmes militantes que j'ai rencontrées n'est pas celui-là. Elles souhaitent l'évolution de leur société en douceur, en concertation. Elles se battent pour la paix, l'accès à la santé, le droit de manger chaque jour , la capacité de scolariser les enfants.... Le reste suivra, elles le souhaitent, le droit à la parole pour lutter contre la corruption dans ce pays, pour donner leur vision d'une société humaine, pour faire évoluer une société où, malgré les textes, elles n'ont pas le droit d'hériter des terres de leurs parents, mais une société qui conserve les valeurs ancestrales positives auxquelles elles croient, leur spécificité africaine et congolaise.

Cette évolution se fera. A mon sens à court ou moyen terme. Il ne tient qu'aux hommes de ce pays de se joindre au mouvement. Si une leçon est à retenir de l'histoire de l'Occident, je fais le voeu ici que ce soit celle de la capacité de discernement de ceux qui sont interpellés, des hommes interpellés par les femmes aux idées positives.

La révolution démocratique est un débat parallèle, ultérieur. Il se situe au-delà du débat Homme-Femme au quotidien, au niveau du redressement d'une nation toute entière. Il ne doit pas fausser celui de la survie matérielle et culturelle d'une province toute entière. Mais il le conditionne également et donnera un jour le ton de ce pays (lors des élections de 2011 ?).


J'ai été, je l'avoue, impressionnée par ces femmes capables de prendre de la distance face aux influences européennes, capables de repérer ce qui convient à la culture locale et ce qui va la dénaturer. On est bien loin du cliché occidental de la femme africaine qui n'attend que nous pour la délivrer !!



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