Belle surprise que d'être missionnée ici. C'est une grande chance que de travailler avec cette équipe, avec Mathilde Muhindo.
Le Centre Olamé a été créé en 1959, à la veille de l'Indépendance, par l'Archidiocèse de Bukavu. Les convictions que je me suis forgées et mon éloignement de la religion catholique aujourd'hui ne m'empêchent pas de reconnaître la force de cette confession ici et tous les bienfaits qu'elle a prodigués au peuple congolais. Sans elle, ce serait pire.
C'est la seule institution qui ne se soit jamais, jamais défaussée, dans les pires moments de l'histoire de ce pays, et plus spécialement au Sud-Kivu. Ses prêtres, ses évêques ont été souvent les seuls à dénoncer les dérives d'un pouvoir totalitaire, l'écrasement d'un peuple tout entier, les manipulations politiques et économiques aux dépens de congolais toujours plus pauvres. Ce sont également souvent les seuls, au regard d'une opposition et d'une presse inexistantes ou persécutées, qui ont tiré les sonnettes d'alarme au niveau international par le réseau de l'Eglise. Beaucoup en ont payé le prix : exils, assassinat de l'évêque Mgr Munzihirwa à Bukavu en 1996, véritable icône populaire.
L'Eglise et la religion catholique portent ici une histoire de résistance et de soutien sans faille aux populations, les seuls à rester quand les puissances militaires et les humanitaires se désengagent et fuient devant les guerres et leur lot d'atrocités. Sans eux, pas d'écoles, pas de centres de santé, ils ont initié les actions de développement, aujourd'hui poursuivies par beaucoup d'associations, laïques et confessionnelles.
Le Centre Olamé est une des structures de l'Eglise, dès l'origine essentiellement tournée vers la femme et l'amélioration de sa condition. Son nom signifie (dans son sens global) : qui vivra aussi longtemps que le lac.
Il est aujourd'hui dirigé par Mathilde Muhindo, laïque engagée.
Son combat mérite que je lui rende hommage. Sans prendre le voile, Da Maty, ainsi que tous l'appellent ici (de dada, qui veut dire soeur dans le sens familial du terme) a prononcé le voeu de dévouer sa vie aux causes défendues par l'Eglise. Elle l'a décidé très tôt, et l'a concrétisé dans la vraie vie, au quotidien, elle en a toujours fait partie. Orpheline, elle s'est battue pour élever ses frères et soeurs, a été la première femme ici à obtenir un crédit, pour construire sa maison, à traduire son frère en justice pour obtenir l'équité de l'héritage familial (normalement uniquement destiné à l'aîné des enfants mâles), l'une des premières à conduire. Animatrice au Centre Olamé, la direction lui en été confiée. Elle s'en est éloignée en 2005-2006 pour être députée, mais a écourté son mandat pour revenir sur le terrain. Elle manifeste une impressionnante empathie pour chaque victime de cette région, de ce pays, note au quotidien une foule de témoignages de ce qui se passe ici. Elle s'est faite ambassadeur des Congolais et des Sud-Kivutiens, et plus spécifiquement des femmes, multipliant les contacts internationaux pour faire entendre les voix locales et obtenir aides financières. Elle a été surveillée, menacée jusqu'à chez elle par ceux qu'elle a gênés, la contraignant à déménager.
Au travers du réseau catholique Caritas, elle est connue en Europe et aux Etats-Unis, elle raconte l'histoire de ce pays à la façon africaine, elle a conquis par son discours simple, imagé, concret, sans concessions ni langue de bois, dénonçant sans détours la terrible réalité, l'immobilisme politique, la perversité de certaines aides humanitaires, qui, au-delà d'une sensibilité réelle, stigmatisent les victimes davantage qu'elles ne les aident. A une délégation officielle gouvernementale qui lui propose des aides financières pour des actions en faveur des victimes de violences sexuelles, elle répond qu'elle préfère la paix. Elle a plusieurs fois été élue pour des prix internationaux, dont le plus récent le prix Human Rights Watch en octobre 2009, a été nominé pour un prix de la Paix en Allemagne ce mois-ci.
L'histoire de cette structure, du combat de cette femme, mérite d'être capitalisée. C'est un de nos projets.
Justement, les projets du Centre Olamé : au nombre de 4 à ce jour, ils bénéficient tous de financements internationaux, ONG européennes et américaines, ainsi qu'Union Européenne.
Le premier, le plus important en terme de volume d'actions, d'équipe et de budget, est le projet global triennal, basé sur la nécessité de s'attacher à l'amélioration des conditions de vie des familles paysannes du Sud-Kivu, base de tout développement, à travers l'Agriculture et toutes Activités Génératrices de Revenus (AGR) possibles dans le milieu. Il est également et très explicitement support d'actions en faveur de la promotion de l'approche Genre (équilibre social Homme-Femme), de la Santé, de l'Hygiène, de l'aide à la reconstruction et à la détraumatisation de victimes, de violences sexuelles certes mais également de tous traumatismes dus aux situations de conflits.
Concrètement, ce sont presque 1000 ménages répartis sur 30 villages qui sont formés dans les techniques agricoles, épargne et micro-crédit, création d'activités économiques, soutenus pour la scolarisation, pour la santé, pour la détraumatisation avec des groupes de socio-thérapie.
Les autres sont (spécifiques car avec financeurs différents) :
Un projet de soutien à la reconstruction des populations victimes de violences sexuelles, avec appui sur l'aspect médical.
Même soutien pour un autre, avec cette fois l'aspect juridique privilégié, avec la Commission Diocésaine Justice et Paix.
Et un autre pour un monitoring des indicateurs de paix et de conflit au Sud-Kivu, destiné à formaliser des alertes précoces, anticiper les évènements et leurs conséquences, construire des actions destinées à les contrer et/ou les réduire. Ces alertes précoces sont prévues à destination des organisations de la société civile mais également des acteurs institutionnels dont la MONUC (forces armées des Nations Unies). Vaste programme, hein ? c'est pas gagné !
Le Centre Olamé continue également en parallèle des projets qui sont aujourd'hui terminés et donc sans financements, tels que la sensibilisation à l'action citoyenne et aux plaidoyers à travers les Commission Diocésaines des Femmes. Par exemple, cette commission voulait organiser avec des femmes d'autres confessions religieuses (protestantes, musulmanes, orthodoxes) une marche spéciale pour la journée de la Femme, pour marquer le deuil face aux violences commises chaque jour à l'encontre des femmes. Cette marche a été « déconseillée » par le gouvernorat de la Province le 8 mai. Elle a été maintenue pour le samedi 13 mai. Les femmes, dont j'étais, ont défilé en noir, en silence, parfois ponctué de chants. Forte émotion, tout le long, à la vision de ces visages graves et des banderoles aux slogans réclamant la justice : occupez-vous maintenant des violeurs !
OLAME est également engagé dans des réseaux de la Société Civile, pour des actions de dénonciation de la (non-)action gouvernementale et l'application de la constitution, et monte un projet actuellement en lien avec le « Programme de Bonne Gouvernance » pour formaliser et organiser des plaidoyers avec d'autres organisations de la Société Civile. Une animatrice a participé mi-juin, avec d'autres femmes congolaises, à une rencontre internationale en Ouganda sur une évaluation de la Cour Pénale Internationale, a témoigné de l'expérience du Centre Olamé, a dénoncé le silence international sur les situations d'impunité dans ce pays.
L'action du Centre Olamé se situe donc à 3 niveaux différents : celui de la population locale du Sud-Kivu, par des actions concrètes de soutien à la reconstruction et au développement ; au niveau national, par des actions citoyennes d'interpellation ; et au niveau international, par l'information sur les situations réelles et les plaidoyers pour le recentrage des interventions internationales sur le retour à la paix.
(je vous reparlerai de l'aspect international, avec un article spécifique, mon dégoût est si grand ...!! C'est pire encore que ce que tout citoyen de chez nous un peu lucide peut imaginer... )
Et bien sûr, l'équipe participe aux diverses manifestations, rencontres en lien avec son projet qui se passent dans la ville.
Inutile donc d'appuyer sur le fait que je me sente à l'aise dans ce milieu très militant ! Je me sens très proche de leurs valeurs, et ceux qui me connaissent savent combien la question du sens de l'action m'est chère. Au rythme de cette équipe et avec elle, je tremble d'indignation, je marche, je signe, je frissonne d'émotion, je pleure parfois.
C'est donc passionnant de participer à ces projets.
Côté contenus, ma mission est très proche de ce que j'en avais compris et pas vraiment différente de ce que je pouvais faire au CAP : coordination de projets avec management/formation de personnel, suivi financier, contact « politiques » et organisationnels avec des partenaires, relations avec financeurs...
L'objectif premier a vite été défini comme l'évaluation du projet global, ses modes de mise en oeuvre.
Les besoins ont été bien ciblés : il est nécessaire en effet d'avoir au sein de l'équipe une coordination de projets, que l'on m'a confiée (responsable Programme Rural d'Animation et de Développement, PRAD tout court pour les intimes !), non pas tant sur l'aspect administratif, mais effectivement pour faire du lien entre les projets, donner un sens global à tout ça, former les équipes dans ce sens, et apporter les méthodes et outils de travail en conséquence.
Côté ++ : j'ai trouvé une équipe d'animateurs super motivés, à l'engagement réel, dans la digne lignée des fondateurs... comme au CAP, vous voyez !!
Alors, le travail est intense, parfois compliqué et difficile, mais motivant, car moi et mes méthodes de travail, on a été accueillis à bras ouverts par une équipe désireuse de construire un sens à leur action de façon professionnelle, avec qui les échanges sont riches et instructifs dans les deux sens. Ainsi, pour répondre à une de vos questions, je crois que, dans l'ensemble et selon les retours de l'équipe, j'apporte ce qu'on attendait de moi, tout au moins au cours de ces premiers mois, tout en sachant qu'il me reste quand même beaucoup à faire..... A suivre donc ...
Côté cadre de travail, on est quand même privilégiés. Sur la colline, le Centre Olamé bénéficie d'un des derniers coins de verdure de Bukavu, avec vue sur le lac et la Ville. Je travaille souvent dehors, face au lac (photo), sur un p'ti banc, sous un arbre, face au lac. L'équipe sait qu'elle peut me trouver là quand je ne suis pas dans mon bureau. On s'habitue vite aux grilles des fenêtres.
Seul bémol : Moins supportables sont les odeurs pestilentielles qui viennent de l'ISDR voisin (Institut Supérieur de Développement Rural), qui vide ses contenus de fosse septique sur le terrain qui nous sépare, au même endroit où s'amoncellent des détritus de toutes sortes laissés par les étudiants, les petits commerçants et peut-être même lui-même. Le comble est que cet endroit est précisément celui qu'il a choisi pour faire les champs de travaux pratiques avec les étudiants .... !!! cherchez l'erreur !
Enfin bref, on s'y sent quand même très bien, loin de la poussière et du bruit de la ville.
Pour le prochain article côté boulot, je prends des notes pendant mes sorties sur le terrain, et je vous raconte !



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